Comment je me suis retrouvé à jouer du didgeridoo dans un orchestre de 80 musiciens

Dans Musique didgeridoo par Gauthier Aubé8 Comments

En 2010, j’ai eu la chance de jouer avec un orchestre de plus de 80 musiciens. Nous avons créé pour l’occasion des partitions de didgeridoo et composé un réel concerto pour biniou !

À cette époque, je passais beaucoup de temps à écouter de la musique classique. Et il m’arrivait souvent d’’imaginer mon didgeridoo au milieu d’un orchestre. Je rêvais dans mon coin. Je me disais qu’il y avait des choses à faire. Alors, me direz-vous, comment le destin a-t-il réussi à connecter ces mondes qui semblent être si éloignés l’un de l’autre ? Voilà une petite histoire de rencontres improbables et de coïncidences qui, si vous en doutiez encore, devrait vous convaincre que la vie est pleine de surprises !

Pablo Persico, un compositeur friand de didgeridoo

Tout commence au printemps de l’année 2010, je suis à Barcelone. Je donne un stage et un concert de didgeridoo (Merci Waaza production !) dans une belle salle de méditation, en plein centre de la capitale de la Catalogne. L’ambiance y est paisible et joyeuse. Je suis heureux d’être là, les stagiaires aussi, tout va pour le mieux.

Stage de didgeridoo à Barcelone en 2010

Françoise, qui organise l’événement, me présente alors Pablo Persico. Pablo est un compositeur argentin vivant à Barcelone.
Il est passionné par les instruments traditionnels. En allant boire un thé avec lui, il me confie son enthousiasme à l’idée de créer une collaboration avec le didgeridoo. Il aimerait composer pour cet instrument. Vous imaginez bien que moi qui entretenais depuis quelque temps, l’idée d’allier le didgeridoo avec un ensemble classique était plutôt heureux d’entendre un compositeur ouvert à ce type d’expérience. À la sortie du café, j’étais moi aussi très enthousiaste.

Le stage se termine. Je rentre de Barcelone. Je suis heureux et rempli de toutes ces rencontres. Je ne m’emballe pas trop. Depuis que j’ai commencé le didgeridoo, j’ai appris qu’en musique beaucoup de choses se disent et très peu se réalisent.

Prudent quand à la concrétisation du projet avec Pablo, je ne souhaite surtout pas m’enflammer pour y laisser des cendres. Et puis ils nous manquaient un élément phare : l’orchestre ! Ça n’est quand même pas le truc le plus facile à trouver ! Et pourtant…

La parfaite soirée pour rencontrer un orchestre

… Un mois plus tard, j’étais allé écouter l’ami Zalem à la péniche Cancale de Dijon. Et c’est là que ça devient plutôt marrant comme histoire. J’écoutais le concert tranquillement quand je vois mon ami Manu qui s’avance vers moi accompagner d’un homme. Il semble parler de moi et avoir dans l’idée de me présenter :

– « Gauthier, je te présente Jean-Sébastien qui cogère l’orchestre d’harmonie de Chenôve. »
– « Ah ouais ??… Mais… vous vous connaissez ? »
– « Non » réponds mon pote Manu, « Je viens juste de faire sa connaissance. Il est venu écouter du didgeridoo pour éventuellement monter une collaboration avec son orchestre. »

Heu… On est d’accord que c’est complètement improbable comme situation, non ?

Punaise, quel bol ! On m’apporte sur un plateau le directeur adjoint d’un orchestre…

Ni une ni deux, nous discutons. Il me fait part de sa motivation pour monter le projet.
Je lui fais part de ma rencontre avec Pablo et mon attrait pour la musique classique.

Le courant passe bien.

Ce soir-là, nous repartons chacun de notre côté avec la folle idée de monter un projet didgeridoo / orchestre.

Rendez-vous compte. En l’espace d’un mois, la vie avait connecté un compositeur argentin passionné de musique du monde et vivant à Barcelone, un directeur adjoint d’un orchestre d’harmonie souhaitant sortir des sentiers battus, et un joueur de didgeridoo intéressé par la musique classique. Heuuuu… Pas mal quand même, non ?!

Bon… c’est très beau tout ça mais nous avions peu de temps et il fallait se mettre au boulot. La date était programmée pour le 22 novembre à l’occasion de la Sainte Cécile, patronne des musiciens. Nous nous sommes donc revu chez Jean-Sébastien, où j’ai pu rencontrer Thierry Weber , le directeur à l’époque de l’orchestre d’harmonie de Chenôve (21).

Thierry Weber dirigeant l’harmonie de Chenôve (21)

Je leur ai donc présenté le didgeridoo en leur faisant écouter ce que je faisais. Car tout de même, ils ne m’avaient encore jamais entendu jouer ! Il était temps de vérifier si je tenais la route pour le projet… Je me rappelle la réaction de Thierry après mon petit morceau de présentation. Le visage pour le moins surpris, il m’avait rétorqué : « Mais ? Tu sors d’où toi ? Comment ça se fait qu’on ne te connaisse pas ? » Il ne m’en fallait pas plus pour comprendre qu’il était partant pour bosser ensemble.

Nous pouvions commencer le travail.

La première étape afin d’associer l’imaginaire à cette pièce, fut d’y associer un conte. Et c’est Bernard Bacherot, conteur, qui nous a transmis l’histoire de « Sabounyouma », un récit africain parlant de génies et de villageois. Emmanuel Collin se chargea de narrer l’histoire. Ce conte ajoutait bien sûr un travail supplémentaire et relevait encore un plus le défi. Cependant, il permit de rendre plus accessible cette pièce aux sonorités pour le moins contemporaines…

Une fois le conte choisi, il nous restait encore beaucoup d’obstacles à franchir. Et le plus grand d’entre eux était de loin, la création et l’écriture de partitions pour didgeridoo.

Mais au fait… ça existe une partition pour didgeridoo ?

Ce fut le plus grand défi de ce projet ! Dans l’histoire du didgeridoo, plusieurs collaborations avec des orchestres ont déjà eu lieu. Nous ne sommes pas les premiers à avoir eu cette belle idée. À l’époque William Barton, jouait régulièrement avec l’orchestre de Sydney.

Cependant, aucune partition réellement précise n’avait été créée. Les partitions de l’époque donnaient des indications assez vague et libre, comme : « jouer le bourdon » ou encore « crier maintenant ». Je ne saurais vous dire comment l’écriture était organisée mais elle laissait un champ libre au joueur de didgeridoo, plaçant ce dernier comme un instrument d’ambiance.

L’idée avec Pablo était tout autre. Nous voulions donner au didgeridoo sa vraie place de soliste. Nous avions donc l’envie de créer une partition précise et totalement écrite, qui pourrait ainsi être reproduite par d’autres joueurs à travers le monde.

C’était un vrai défi pour nous deux.
De mon côté, je ne connaissais quasiment rien au solfège et n’avais jamais eu de supports écrits. Quant à Pablo, il ne devinait qu’une pâle esquisse des capacités musicales du didgeridoo.

Il faut savoir que lorsqu’un compositeur souhaite écrire pour un instrument il a besoin de comprendre comment se joue ce dernier. Le but étant d’en délimiter le champ d’expression, les points techniques et toute autre limite musicale…
Dans notre cas, il fallait par exemple à Pablo, comprendre comment gérer le souffle continu au sein d’un rythme. Ou bien encore, comment utiliser la voix dans l’instrument et ce qu’elle apportait au timbre et/ou au rythme…

Vous vous en doutez, en tout cela le didgeridoo est loin d’être un instrument classique. Une grosse partie de mon travail a donc été d’expliquer en des termes clairs le didgeridoo à un néophyte complet.

J’ai donc fait plusieurs allées retours à Barcelone.
Nous avons passé des heures à échanger sur Skype.
J’ai envoyé à Pablo des dizaines d’enregistrements et de PDF explicatifs.

Tout cela pour qu’un argentin et à un français parviennent au bout du compte à parler didgeridoo !

Pablo en plein peaufinage de l’écriture du didgeridoo.

Une fois que Pablo a commencé à comprendre l’instrument, il a réfléchi à une proposition d’écriture. Il m’a alors demandé de jouer des rythmes simples pour commencer à les écrire. Il notait la structure rythmique grâce au solfège puis je lui disais phonétiquement ce que je prononçais dans l’instrument. Il n’avait donc plus qu’à placer chaque son sous chaque note.

Pendant ce genre d’exercice, il lui arrivait souvent de me reprendre dans un anglais à l’accent espagnol : « Non Gauthier, ça n’est pas possible, tu oublies de me dire un son, ça ne rentre pas dans le rythme. ». Alors je reprenais et m’apercevais de mon erreur puis la corrigeait. Tout le travail consistait à découvrir comment l’autre voyait la musique et à s’en nourrir.

J’ai tellement appris grâce à cela. Pablo m’a poussé à écouter toujours un peu plus mon instrument.

Voilà au final à quoi ressemblait la partition :

Extrait d’une partition de didgeridoo créé pour le concerto

L’approche est simple et fonctionne plutôt bien. Pour comprendre l’idée de l’écriture, divisons-là en trois parties, que nous lirons de bas en haut :

  • La première reproduit la phrase prononcée dans le didgeridoo. Ce sont des onomatopées classiques du didgeridoo. C’est cette même approche que j’ai utilisée dans le jeu de cartes Wakatou.
  • La seconde partie représente le solfège rythmique. Cela peu paraître un peu barbare pour ceux qui ne connaissent pas le solfège mais ça n’est finalement pas très compliqué (Cf article sur le solfège)
  • La troisième partie place les harmoniques, la voix ou encore les survibrations. Dans cet exemple, le premier TOU représente une survibration qui est notée comme un SOL dans la portée supérieure (le didgeridoo en Mi que je jouais avait sa première survibration en SOL).

Ce système d’écriture nous a semblé être le plus cohérent et universel pour le monde de la musique.

Didgeridoo et orchestre en musique

Depuis la péniche Cancale, les mois ont passé. Pablo a rendu la pièce juste à temps. Le timing est serré. Jean-Sébastien et moi travaillons chez lui régulièrement afin que j’apprenne à suivre ces gestes de direction d’orchestre. Pas facile de bosser avec un chef quand on a toujours eu l’habitude de jouer les yeux fermés !

Je me plante régulièrement, je bouge au niveau du tempo. Bref, ça n’est pas gagné.

Et pourtant la date est là. Il y a du monde.

Plus de 2000 personnes sont présentes. L’orchestre joue son programme et bientôt le didgeridoo est annoncé. C’est parti. Tous ces mois d’efforts se jouent maintenant. La pièce se passe bien, le public applaudit. Beaucoup semble surpris par ce bout de bois aux sons mystérieux. Le didgeridoo avait fait son effet.

Voilà deux vidéos du concert de Sabounyouma. Navré que le didgeridoo ne ressorte pas plus que ça.
Malheureusement, ce sont les seules captations que j’ai de ce concert.

Nous aurons encore une date dans le Jura, puis à Paris au printemps 2011, toutes se sont bien passées. La rencontre entre un didgeridoo et un orchestre n’a cessé d’interloquer le public. Pari gagné !

Les leçons d’une fructueuse collaboration musicale

Cette collaboration m’a permis de clarifier ma vision des rythmes au didgeridoo. En parallèle durant cette période, j’écrivais ma méthode et j’ai pu mieux expliquer en des termes simples l’agacement des diverses techniques.
Puis en 2013, si j’ai créé Wakatou (le jeu de cartes pour créer ses propres rythmes au didgeridoo), c’est en grande partie grâce à ce travail avec Pablo et l’orchestre.

Au-delà de cet aspect « technique », c’est aussi les rencontres humaines qui m’ont marquée. Je suis un joueur de didgeridoo solo. J’ai l’habitude de donner des concerts seul sur scène. J’aime ça et cela me convient. Mais là, nous étions plus de 80 à répéter ! Ça fait du monde. Quelques semaines avant le concert, nous avons tous suivi un week-end résidence avec l’harmonie. J’ai découvert la vie de groupe. L’ambiance conviviale des soirées multigénérationnelles et multiculturelles. C’était riche, formateur, plein de rires et de partages. J’ai découvert comme il était bon de jouer au milieu d’autres sons, de vivre permis les siens.

Répétitions avec Jean-Sébastien Lemaire à la direction.

Mais tout ça n’a pas été toujours rose ! Il a fallu un sacré tour de force pour que les musiciens de l’orchestre acceptent de jouer cette pièce de musique contemporaine. C’était nouveau pour eux. Ils sortaient déjà d’un projet musical à l’approche plutôt moderne et semblaient parfois fatigués de ce genre musical. Il faut savoir que tous sont des joueurs amateurs. Ils viennent pour l’amour de la musique. Ils ne sont pas obligés d’être là. Ils auraient très bien pu tout arrêter et dire que ça ne les intéressait pas. Alors je profite de cet article, pour leur témoigner ma profonde gratitude d’avoir jouer le jeu jusqu’au bout, et ce, malgré quelques tensions au sein du groupe !

Conclusion : le métissage de deux approches

Cette pièce est une première pierre, l’ébauche d’un dessin, les premières notes d’un concert… J’espère bien sûr continuer ce genre de collaboration dans le futur. Le métissage du didgeridoo avec la musique classique à beaucoup à apporter à chacun de ces deux mondes. L’un intuitif développe l’imaginaire, l’autre très structuré développe la rigueur. Et à bien y regarder, il se cache au croisement de ces deux chemins, un des secrets qui régit le monde : la rencontre. La rencontre de l’humain. Vive la musique !

Amis du didgeridoo, partagez, likez et commentez si l’article vous a plus ! Ça fait plaisir d’avoir vos retours. 🙂

À propos de l'auteur

Gauthier Aubé

Salut ! Je m’appelle Gauthier Aubé et je suis passionné de didgeridoo. J’ai commencé à souffler à la fin de l’année 2001. Et avec le temps, la pratique du didgeridoo est devenu mon métier. Une vraie chance ! Depuis, j’ai sorti deux albums, écrit un livre pour apprendre à jouer et inventé le jeu de carte Wakatou pour créer ses propres rythmes au didgeridoo. Bonne lecture à tous !

Commentaires

  1. Vive le mélange des styles et des cultures, la musique nous prouvent constamment que la mixité apporte toujours plus de richesse. Belle exemple d’ouverture d’esprit de ta part et de celui du compositeurs, ainsi que de l’orchestre!

    1. Auteur

      Merci ! Effectivement, la musique est vraiment efficace pour promouvoir les mélanges de tout horizons. 🙂

  2. Bonjour,
    Tubiste à l’Harmonie de Chenôve (21), je suis ému de lire ce magnifique article concernant notre rencontre et l’échange, le mélange des genres, qui s’est produit.
    Personnellement, je parle encore (7 ans après) de cette rencontre avec les nouveaux musiciens de l’Harmonie.
    Et pourquoi pas une autre rencontre ?
    Bravo Gauthier
    Je transmets ton message

    1. Auteur

      Bonjour Daniel,
      Très heureux que tu sois tombé sur cet article. Préviens les autres avec grand plaisir. 🙂
      Et avec joie pour ré-organiser un nouveau projet !

  3. Enorme!! Merci pour ce partage Gauthier. Encore une fois les synchronicités de la vie font que tout est possible dès lors qu’on émet une intention créative, belle expérience 🙂

    1. Auteur

      Merci David ! Oui je suis toujours émerveillé de constater comme parfois tout se met en place avec une tel simplicité…

  4. Excellent ! Puis ça ouvre plein de portes. Si c’est possible avec un orchestre classique, ça l’est aussi pour tout style musical. Qui sait, peut-être trouverons-nous un jour sur le net des partitions de didg nous permettant d’accompagner nos groupes préférés ! Vous imaginez, la partition arrangée didg pour « The wall », « Voodoo Child » ou bien encore « le petit bonhomme en mousse » 😛
    En tout cas, bravo Gauthier, pour cet élan précurseur que tu sais … insuffler !

    1. Auteur

      Ahah ça serait pas mal en effet des partitions dans ce style ! Qui sait ? On ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve !

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