Grégory Zwingelstein

Interview | Grégory Zwingelstein – Le didgeridoo éthique

Dans Fabricants de didgeridoo par Gauthier Aubé6 Comments

Nous continuons cette série d’interviews avec cette fois-ci, non pas un fabricant de didgeridoo mais le créateur de didgeridoo-passion, un des magasins références dans le didgeridoo mondial depuis 2006. On va donc papoter avec Grégory Zwingelstein, qui a réussi ce tour de force de monter un magasin de didgeridoo éthique et respectueux ! Il vient nous raconter comment il a réussi à vivre de sa passion, tisser des liens avec les Aborigènes, et partage avec nous sa vision du didgeridoo traditionnel et contemporain. En avant toute pour ce voyage qui s’étend de l’Alsace aux Terres aborigènes !


Salut Greg ! Et merci de prendre le temps de répondre à ces questions qui permettront aux joueuses et joueurs de te connaître un peu mieux. Commençons par le commencement. Peux-tu nous raconter un peu ton histoire avec le didgeridoo ?
Tout a commencé en 1999 à l’époque du Lycée, un de mes professeurs rentrait tout juste de la terrre d’Anrhem (Terre aborigène en Australie). Il a fait une démonstration lors de la journée porte ouverte au Lycée. Quand j’ai entendu ce son, qui m’était totalement inconnu, j’ai ressenti un appel du plus profond de mon être. Par la suite, ce professeur est devenu un ami et un guide. J’ai commencé mes premières vibrations avec lui.

Qu’est-ce qui t’a attiré dans cet instrument atypique ?
Ce fut un appel difficilement explicable, le son a littéralement envahi mon corps. J’ai ressenti comme un message, comme si je devais absolument faire quelque chose avec cet instrument. Comme si quelqu’un m’envoyait un message en me disant : apprend !

Tous ceux qui sont partis en Australie le savent, rencontrer les Aborigènes est loin d’être simple. Tu es parti de nombreuses fois de l’autre côté du monde et tu as passé du temps avec eux. Peux-tu nous en dire plus sur cette rencontre ?
Tout ce que je peux dire c’est que cela vous change une vie… La manière de penser et de vivre des Aborigènes est tellement différente de la nôtre. On ne revient pas indemne d’un voyage en terre aborigène. On se prend la réalité des choses en face, je veux dire par là qu’il faut être accroché, car la vie des Aborigènes n’est pas simple. L’alcool, la pollution, l’argent… Toutes ces notions qui à la base leur sont inutiles, mais qui à ce jour font partie de leur quotidien.
Heureusement, il n’y a pas que du mauvais et les traditions perdurent. Pour ma part, je me devais d’aller apprendre à la source et vivre au sein de communautés afin de découvrir, comprendre, connaître, apprendre !

Grégory Zwingelstein et Dlaju

Grégory Zwingelstein en compagnie du célèbre Djalu Guruwiwi

Je fus adopté en août 2007 par Mirarra Burarrwanga, comme son frère. Il faut bien entendu faire attention avec le terme adoption, car je ne suis pas adopté dans le sens français de parenté. J’ai simplement le droit de vivre avec eux et le droit d’appliquer les lois du clan Gälpu et Gumatj. Mirarra m’a donné le nom de Djapana « sunset dreaming » ou le rêve du coucher de soleil. Depuis je peux aller dans le bush pour couper des yidakis, les travailler avec eux. Mais je n’ai pas encore le droit de peindre. Ça fera partie d’une prochaine initiation !

Si tu avais un message à faire passer à propos des Aborigènes aux joueuses et joueurs qui te lisent, ce serait lequel ?
Aujourd’hui, nous rencontrons un grand problème avec des mensonges autour du didgeridoo. De nombreux didges sont vendus dans le monde entier comme d’authentiques didgeridoos australiens faits par des Aborigènes alors qu’ils ne le sont pas. Je veux aider, et j’aide, les propriétaires traditionnels à être reconnus et respectés.
En tant que tel, j’espère que tout le monde et tous ceux qui s’intéressent au didgeridoo finiront un jour par acheter des objets authentiques de ces artisans. J’espère qu’ils apprendront à identifier et éviter les contrefaçons et « ordures » touristiques de bon marché couramment disponibles dans le monde entier (pour ceux qui recherchent un instrument pour débuter, lire cet article sur les didgeridoos pas chers)
Au-delà de ça, je pense qu’il y a une place pour tous les styles et types de didgeridoos, tant qu’ils ne sont pas représentés comme quelque chose qu’ils ne sont pas !

En occident, nous sommes beaucoup à jouer du didgeridoo contemporain. Tu nous parles ici des Aborigènes qui jouent le didgeridoo traditionnel (Yidaki ou Mago). Je sais, pour te connaître un peu, que tu es un mordu de ce style ! Quels sont les grands traits de « caractères » qui définissent le jeu trad pour toi ?
En effet, mon style de jeu s’axe vers ce que les Aborigènes appellent le « right way », j’adore particulièrement ce style. Pour moi, il est le plus complexe, tout est question de pression. Et si je devais donner des traits de caractères, je commencerai par une forte pression, suivi du ‘hard tongue’ (langue dure) et la persévérance. En effet, le jeu traditionnel s’acquiert avec de la pratique… Beaucoup de pratique !

Guyanya Gurruwiwi jouant un Yidaki de Djalu Gurruwiwi

Peux-tu nous en dire plus sur ce que tu appelles la “forte pression” et le “hard tongue”. Comment cela se traduit concrètement dans le jeu du didgeridoo ?
Et bien, c’est assez simple. Déjà pour commencer il faut jouer de face. Puis, avoir ce que les aborigènes appellent, la face du sourire. Ensuite, lorsque vous soufflez dans le didg, il faut envoyer de la pression en poussant vraiment fort afin de faire sonner l’instrument dans toute sa capacité. C’est souvent applicable sur les yidakis, car ce sont des instruments qui nécessitent une telle pression. Cependant attention, car certains types de didgeridoos n’auront pas un son optimum si vous envoyez trop de pression.

Pour ce qui est de la hard tongue, cela correspond aux mouvements de langue dans le jeu. On va alors prononcer « Dith », « Lith » « Laith » « Dhirll» etc… La langue, ou les mouvements de langue occupent une place très importante dans le jeu traditionnel. Idem pour tout ce qui correspond à la transition hoot (sur-vibration ou son de trompette) / vibration très très utilisée, un phrasé très courant est par exemple : « dup-pu dhirrl ». Par contre, les Aborigènes utilisent très peu le deuxième ou troisième hoot.

Au-delà de la technique pure, peux-tu nous dire ce qui te plaît dans l’approche du jeu traditionnel ?
Tout d’abord, c’est le jeu originel, partant de là cela me touche. Puis, pour avoir appris au sein de communauté les différents rythmes et patterns, ce que j’aime le plus ce sont les histoires qui tournent autour du jeu traditionnel : le dauphin, la pluie, l’orage, le coucher de soleil…
Et enfin, avec la pratique du jeu traditionnel on obtient une pression de jeu nous permettant de jouer dans tous les didgeridoos.

En t’écoutant, il paraît évident que jouer trad apporte un autre regard sur le didgeridoo, plus de recul. Partant de là, aurais-tu un conseil à donner aux joueurs contemporains ? Qu’est-ce que le jeu trad peut nous apporter ?
Bien entendu, j’invite tous les joueurs à prendre des cours sur les bases du jeu trad : mouvement de langues, transition hoot/vibration, voix passive… Tout un tas de techniques que les joueurs contemporains n’ont pas forcément l’habitude de jouer. Et pourtant elles peuvent être un gros plus pour mélanger les styles. Personnellement, je ne joue pas du copier/coller trad à 100% mais j’adore mélanger le jeu moderne avec les techniques traditionnelles.

Greg sur scène

Tu es plutôt convaincant quand tu parles de trad… Comment s’y prend-on pour apprendre !? As-tu des profs de trad à nous recommander ? Donnes-tu des cours ? Des vidéos Youtube ou bien une méthode d’apprentissage ?
Alors je vous oriente tout de suite vers le site internet Yidakiwuy Dhawu, la « bible » sur le yidaki et la culture Yolngu. Il est disponible en français. J’ai participé à une grande partie de la traduction des sous-titres et d’autres informations.
Ensuite, si vous voulez une méthode directement issue des Aborigènes je vous recommande le CD Hard Tongue Didgeridoo de Milkay Mununggurr. Il n’est plus disponible à la vente, mais vous pouvez facilement trouver des extraits sur internet
Vous avez aussi la méthode de Jeremy Cloake Balanda Yidaki Dhukarr (= La voie du Yidaki pour les non-Aborigènes) qui est pour moi une référence.
Et sinon je donne également des workshops, pour une approche et compréhension de ce style de jeu donc il n’y a qu’à demander. 😉

Revenons maintenant un peu en France pour parler de ton métier. Comme je l’ai déjà dit plus haut, tu es le créateur de didgeridoo-passion.com, un des rares magasins référence de didgeridoo au monde. Peux-tu nous en dire plus sur les origines de cette idée ? Qu’est-ce qui t’as poussé à te lancer dans une telle aventure ?! Ça n’est quand même pas l’idée la plus courante ! La preuve en est, tu es le seul en France.
Et bien c’est très simple, il y a 15 ans je me suis posé en tant que demandeur. Je voulais acquérir un didgeridoo de qualité avec de l’éthique. Mais en France et pour la plupart des pays d’Europe il n’y avait rien. Aussi l’idée de me lancer dans ce domaine a commencé à naître dans mon esprit. J’ai donc décidé de me rendre en Australie pour chercher des contacts et créer Didgeridoo Passion. À l’époque, je travaillais dans l’industrie automobile. J’ai donc dû cumuler les deux boulots pendant presque 4 ans, jusqu’au jour où j’ai décidé de me lancer à 100% dans l’aventure, et d’essayer de vivre de ma passion…

Tu proposes à la vente beaucoup de didgeridoos importés d’Australie. Et régulièrement, tu nous permets de découvrir de nouveaux fabricants comme l’excellent Crooked Stixz. Comment fait-on pour dénicher des pépites en habitant à 20 000 kilomètres de chez eux ??
Dans un premier temps, les contacts se sont faits en direct puisque je me suis rendu chez eux. Puis, j’ai commencé à me faire un nom dans le domaine, de par mon éthique et surtout la qualité des instruments. Il faut savoir que les bons fabricants de didgeridoos ne sont pas nombreux en Australie et ils se connaissent tous. C’est une grande famille dans laquelle chacun à ses petits secrets. Cependant, je tiens à préciser que je dois beaucoup à un cher ami : Bruce Rogers. Il m’a énormément appris et a partagé beaucoup de choses avec moi.

Bruce Rogers était un fabricant australien de didegridoo. Il nous a quitté en 2016.

Peux-tu nous dire quels sont les critères d’un bon fabricant de didgeridoo à tes yeux ?
Avec mon expérience de jeu, ayant appris à couper, à fabriquer des yidakis, et ayant également organisé 5 workshops de fabrication de didgeridoo ici en France, j’arrive très facilement à reconnaître un bon d’un mauvais didgeridoo.
Cependant, l’univers du didgeridoo est immense, car il faut bien comprendre qu’il n’y a pas qu’un seul type d’instrument. En effet, à chaque style correspondra des types de didgeridoos différents.

Aussi si je dois énumérer des critères, le premier pour moi est la relation à l’être humain ou dit autrement : quel est mon ressenti avec le fabricant ?
Voici tout un ensemble de questions que je me pose : est-ce quelqu’un de bien ? Fait-il ça pour l’argent (et uniquement pour l’argent) ou est-ce par passion ? Est-ce un joueur de didgeridoo ou juste un fabricant ? Quel est son recul sur la culture Aborigène ? Comment obtient-il ses troncs ? Comment travaille-t-il ? Utilise-t-il beaucoup de machine-outil ? Quels types de finitions possèdent ses didgeridoos ? Et bien entendu, il y a aussi la question du prix. Car avec l’expérience, j’ai appris à connaître combien coûte la fabrication d’un instrument…

Bon, il n’y a pas que les Australiens qui fabriquent des didgeridoos, nous ne sommes pas mal lotis aussi en France et en Europe. Si un fabricant souhaite te proposer ses instruments en vente chez toi, comment doit-il s’y prendre ? Tu acceptes tout le monde ?!
Pour les fabricants français, je fonctionne dans le principe du dépôt/vente. À savoir que je n’achète pas directement le didgeridoo, je marge sur la vente. Ce principe permet au fabricant de récupérer plus d’argent sur la vente, et de mon côté je n’ai pas besoin d’investir dans l’achat, tout le monde y trouve son compte.

Là encore, je ne prends pas n’importe qui, il en va de la réputation de didgeridoo passion. Dans le cas des fabricants français, je demande à tester les instruments avant de les prendre en magasin. Ce qui me permet de voir la qualité de chaque didgeridoo. Si le test est concluant alors je l’intègre à la boutique. Dans ce cas de figure, je lui assure une visibilité sur internet ainsi qu’une page descriptive de son travail.

Je me permets de sortir un peu du contexte du didgeridoo car tu vends aussi des Bali Steel pan (type Hang pan) en complément de didgeridoo-passion. Peux-tu nous présenter en deux mots cette aventure tout aussi singulière ?!
Oui en effet, j’ai même dédié un site exclusivement à cette percussion : www.bsp-percussion.com. Je suis ouvert à tous styles d’instruments. Et j’ai eu la chance, il y a un un peu moins de dix ans, de pouvoir monter un partenariat avec un ami dans la vente de cet instrument. À ce jour, j’assure la distribution en Europe. Cet instrument mélodique est très intuitif et se marie à merveille avec le didgeridoo.

Le Bali Steel Pan

On parle toujours de l’aspect positif de vivre de sa passion et c’est vrai, c’est merveilleux. Cependant, cela nécessite aussi beaucoup de ressources. Quel a été pour toi (ou peut-être l’est-il encore ?) le plus grand défi à relever dans cette aventure ?
L’un des plus grands défis fut de prendre la décision de quitter mon ancien emploi. J’avais la sécurité du CDI avec un salaire confortable et j’ai tout lâché pour vivre à 100% de didgeridoo-passion. Il a fallu alors faire face aux réflexions de l’entourage du genre : « Mais tu es fou ! Tu as une bonne situation et tu ne sais même pas si tu vas y arriver ! ».

De nos jours, vivre de sa passion n’est pas chose facile, il faut pouvoir assumer toutes les charges inhérentes à une entreprise ainsi que le quotidien. Mais j’ai eu la chance de recevoir des bons conseils et d’être entouré de personnes qui m’ont beaucoup aidé. Tout cela m’a permis de faire de didgeridoo passion une vitrine de qualité avec une éthique forte.
J’espère pouvoir continuer en ce sens pendant très longtemps !

Et enfin pour terminer cette interview sur de la légèreté, tu dois certainement avoir avec toutes ces années, de nombreuses anecdotes à raconter. Accepterais-tu de nous en partager une ?!
Oui en effet il y en a plusieurs. Un moment qui reste gravé dans ma mémoire s’est déroulé à la fin d’un concert que j’avais donné dans un bar. Un homme est venu me voir et a commencé à me toucher les cheveux. Je lui ai demandé ce qu’il faisait. Il m’a répondu qu’il était persuadé que j’avais un tuyau caché quelque part sur ma tête pour me permettre de respirer dans le didgeridoo… !

Merci Greg d’avoir pris le temps de répondre à toutes ces questions. J’espère que ton parcours en motivera plus d’un à réaliser leurs rêves que ce soit dans le didgeridoo ou ailleurs. Peu importe la forme, un rêve reste un rêve. 🙂

Et pour vous qui lisez ces lignes, je vous encourage vivement à vous tourner vers du didgeridoo éthique en achetant chez didgeridoo-passion.com. Vous êtes sûr de nourrir un passionné respectueux des artisans aborigènes et contemporains.
À bon entendeur ! 🙂

Commentaires

    1. Auteur

      Merci Elisabeth pour cette info ! Ca devrait en aider plus d’un. 🙂

  1. Merci Gauthier, je suis la maman de Greg. Ton article est conçis et reflète parfaitement la passion de mon fils. C’est un autodidacte au départ et son amour de l’humain l’a poussé loin. Je suis très fier de ce qu’il a entrepris.

    1. Auteur

      Merci Mireille, très heureux de voir votre commentaire et de lire la fierté d’une mère pour son fils. Je trouve ça très beau de voir l’amour d’une maman, ça doit l’aider beaucoup !

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