Interview de David Defois : créateur du didgeridoo-trombone !

Dans Fabricants de didgeridoo par Gauthier Aubé0 Comments

Pour vous aider à mieux connaître les principaux fabricants de didgeridoo, j’ai décidé de créer des interviews. Le but est simple : vous permettre de découvrir l’état d’esprit de chacun d’entre eux et leur manière de procéder.
Car découvrir le caractère du fabricant, c’est commencer à entrapercevoir ses instruments.  

Nous démarrons cette série d’interviews avec David Desfois, facteur de didgeridoo qui vit en centre Bretagne. En 2005, David créé son entreprise kan ar c’hoad, démarrant officiellement son activité de fabricant de didgeridoos. Les années passant, il est devenu un fabricant reconnu pour la qualité de son travail et ses capacités d’innovations.
Alors sans plus tarder, en avant pour les questions !

Tout d’abord pour que les lecteurs te connaissent un peu mieux, peux-tu nous raconter comment tu as découvert et commencé le didgeridoo. Qu’est-ce qui t’a plu dans cet instrument…?
En 1996, j’ai vu un reportage sur les Aborigènes d’Australie. Le son du didgeridoo m’avait vraiment interpellé. L’été suivant pendant les Francofolies à La Rochelle, j’ai rencontré Christian Wewerka. Il vendait des didgeridoos en bambou sur le marché. J’ai été complètement fasciné par l’univers sonore de cet instrument. J’en ai acheté un direct. Je suis allé le voir tous les jours du festival pour qu’il m’apprenne à en jouer. J’étais devenu complément accro au son et l’effet que ça me faisant dans le corps. C’était vraiment bon ! Et puis le jeu m’a paru très intuitif et très facile à aborder.

Ceux qui suivent mon blog le savent déjà, le didgeridoo vient des Aborigènes d’Australie. Es-tu déjà parti à leur rencontre ? Te sens-tu en lien avec cette culture ou est-ce plutôt l’instrument qui te parle ?

Je ne suis jamais allé en Australie, mais j’aimerais bien y aller.
Je connais peu leur culture, mais j’ai beaucoup de respect pour cette culture.
C’est d’abord l’instrument qui me parle.

Jouer du didgeridoo ça n’est déjà pas très commun, mais alors en fabriquer … ! Qu’est-ce qui t’a attiré dans ce métier ? Que recherches-tu dans la fabrication ?

J’ai eu envie de me lancer dans la fabrication parce je trouvais que les didgeridoos proposés à la vente ne satisfaisaient pas mon oreille ni mon souffle. Je pensais qu’il y avait moyen de trouver d’autres textures de son et d’autres fluidités de jeu à explorer.
Ça a attisé ma curiosité. Je me suis plongé dans des traités d’acoustique musicale et j’ai étudié différentes techniques de fabrication d’instruments de musique. De ces explorations j’ai mis au point ma méthode de conception et de fabrication.
Actuellement ce qui me plaît, c’est de faire évoluer l’instrument dans le contexte musical contemporain en offrant la possibilité de changer de note en cours de jeu comme n’importe quel autre instrument.

« Le Korn Bass, didgeridoo chromatique à la croisé du didgeridoo et du trombone à coulisse. »

Il existe de nombreuses façons de faire des didgeridoos. Pourrais-tu nous expliquer ta façon de procéder ? Comment conceptualises-tu tes didgeridoos ? Quelles sont tes étapes de fabrication ?

Tout d’abord, je définis les objectifs de son c’est-à-dire : la note du bourdon, les notes des sur-vibrations et le timbre ; et puis le type de jeu : rythmique, coulé, méditatif, fluidité … La forme aussi est un paramètre important : droite, courbée.
Ensuite, je cherche la perce correspondant à tous ces paramètres grâce à un logiciel de modélisation acoustique que j’ai développé.

Après vient la phase d’atelier.
Pour les parties droites, je travaille avec un tour à bois aussi bien pour la mise au rond que pour le creusage. Pour cela, j’utilise des grosses mèches avec rallonges et des outils de creusage de tourneur. Avec cette méthode, il n’y a pas de collage longitudinal. Les didgeridoos sont constitués de plusieurs tronçons emboîtés et collés.
Pour les parties courbes, je travaille à la fraiseuse. J’obtiens deux demi-coques qui sont assemblées par un collage longitudinal.

Pour éviter les mauvaises surprises dues à la déformation naturelle du bois, je travaille les pièces de bois en plusieurs étapes. Elles sont d’abord ébauchées. Puis je les laisse sécher et se déformer pendant plusieurs mois. Une fois stabilisée, je les retravaille pour les mettre à la cote. J’assemble, je teste l’instrument et je fais quelques ajustages si nécessaire pour correspondre aux objectifs définis.

En travaillant avec ces outils et ce processus, j’arrive à avoir une bonne précision de la perce et une bonne reproductibilité

Et pour les finitions, j’imprègne le bois d’huile. J’aime bien le rendu au niveau du son et du toucher.

Au niveau des matériaux, qu’utilises-tu en particulier ? Du bois local ? Exotique ? D’autres matériaux ?

J’utilise uniquement des essences locales en branches récoltées et séchées par mes soins ou en plateau que j’achète.
J’utilise aussi des tubes en laiton pour les coulisses des Kromm Boud.

Pour le bambou, je vais le couper dans une bambouseraie en Bretagne.

Pour le Korn Bass, j’utilise des matériaux composites : Tubes en fibres de carbone et polyamide en imprimante 3D. C’est beaucoup moins plaisant à travailler, mais c’est ce qui est actuellement le mieux adapté pour le Korn Bass.

Tu fabriques plusieurs sortes de didgeridoos. Peux-tu nous parler de tes différentes gammes d’instruments ?

Ma gamme d’instruments va du débutant au professionnel.
Pour les débutants, je fabrique des didgeridoos en bambou brûlé. Ce sont des instruments très faciles et très abordables.

Pour les joueurs avancés, je fabrique des didgeridoos droits. Au niveau des perces, j’axe mon travail autour des perces larges et des perces avec des boules de résonnance.

Pour la scène et la rue, je propose les didgeridoos courbés Kromm Boud. Au niveau de la perce, c’est souvent du sur-mesure, mais j’ai aussi mes standards de perce.

Et enfin le dernier créé : Le Korn Bass, didgeridoo chromatique à la croisé du didgeridoo et du trombone à coulisse.

Tu viens de nous parler du Kromm Boud et du Korn Bass, voilà des noms qui intriguent ! Tu peux nous en dire plus sur ces deux instruments ?!

Le Kromm Boud signifie le bourdon courbe. La forme conventionnelle du didgeridoo impose une position assez statique et le musicien est souvent le moins bien placé pour entendre sa musique. De ces constats, j’ai eu envie de créer une forme qui permette au musicien d’être libre de ces déplacements comme avec n’importe quels autres instruments à vent et de bien s’entendre. Alors j’ai courbé l’instrument pour l’avoir près du corps, pour le porter avec un harnais et pour rapprocher le pavillon. La forme rappelle celle d’un saxophone, d’une clarinette basse ou d’un tuba selon les modèles. Le gain est vraiment appréciable pour jouer debout sur scène ou dans la rue. Et le fait de bien s’entendre permet d’être beaucoup plus précis dans son jeu !

Le Kromm Bout permet de jouer debout sans être encombré.

Le Korn Bass signifie la trompe grave. Lorsque l’on associe le didgeridoo à d’autres instruments de musique, son caractère monotonique peut devenir une contrainte à la composition. On est souvent obligé d’avoir plusieurs instruments. Les autres facteurs de didgeridoo ont trouvé des solutions intéressantes avec des coulisses ou des tronçons démontables, mais ça ne permet pas de changer de note facilement dans un même morceau.

J’avais envie de quelque chose de plus souple, un peu comme un trombone à coulisse et avec de bonnes qualités acoustiques. Ça m’a pris trois ans de développement pour mettre au point la perce offrant deux octaves de jeu, le mécanisme de déploiement de la double coulisse et la fabrication en matériaux composites. Je me suis souvent dit que j’étais complément fou de m’être lancé dans un tel projet ! Mais j’y suis arrivé.

Maintenant, j’ai hâte d’entendre ce que les quatre premiers audacieux Korn Bassistes vont composer avec cet instrument : Zalem, Sylvain Jargot (Oboréal) , Simon Goudo (Kid) et Ludo Winki.

Fabriques-tu des didgeridoos sur mesure ?
Oui, avec beaucoup de plaisir. C’est l’occasion d’échanges passionnants : le musicien me décrit ce qu’il aime jouer, ce qu’il aimerait jouer, je l’écoute, je décode ses demandes dans mon langage de facteur de didgeridoo. Ce qui est vraiment plaisant c’est quand le musicien joue ce que j’avais imaginé entendre avec son instrument. Là, je me dis que j’ai bien fait mon boulot et je suis content !

À l’évidence, fabriquer un bon didgeridoo demande beaucoup de savoir-faire et de recherches. Si tu avais un conseil à donner à celui qui souhaiterait tenter l’aventure, ça serait lequel ?

D’abord essayer plein de didgeridoos et observer leur perce. Il pourra se faire une bonne idée du timbre, de la jouabilité souhaitée et du profil de perce qui va avec. Pour l’accordage, il y a moyen de modéliser la perce avec le logiciel DidgMo qui est en libre accès.

Si c’est pour quelqu’un qui souhaite en faire son métier : surtout qu’il ne s’imagine pas qu’il va pouvoir vivre de ce métier, c’est un marché de niche. Autant prévoir dès le départ une autre source de revenus pour vivre sans trop de tourments sa passion.

Après tant d’années auprès du didgeridoo, as-tu une anecdote ou un souvenir marquant à partager ?

Depuis quelque temps, deux personnes étaient très intéressées par un de mes didgeridoos. Mais ils n’osaient pas franchir le pas de l’achat. Ils passaient régulièrement à mon stand pour l’essayer pendant de longues sessions. Un des deux l’emprunte pour aller jouer sur la scène libre. Évidemment pendant ce temps l’autre passe et le didgeridoo tant convoité n’est plus là. Petit moment de stress ! De retour de la scène libre, le premier revient complètement dépité : il n’a pas réussi à faire sonner ce didgeridoo qu’il connaît bien pourtant. Le deuxième repasse plus tard, il voit de nouveau le didgeridoo et s’étonne qu’il soit toujours là. Je lui réponds que le propriétaire n’est pas passé le chercher et il me répond que c’est normal vu que c’est lui le propriétaire.
Je crois que ce didgeridoo a choisi son propriétaire !

As-tu des projets particuliers pour l’avenir ?

Tout d’abord, j’ai la commercialisation du Korn Bass à développer. C’est déjà un gros boulot !
Ensuite, j’aimerai faire évoluer le Kromm boud en augmentant sa tessiture.
Et puis j’ai un vieux projet de près de 15 ans déjà que j’aimerais faire aboutir. C’est une méthode d’écriture de partition dédiée au didgeridoo fondée sur l’écriture des articulations à l’aide d’un alphabet phonétique adapté. La base du système est opérationnelle, il me reste un gros travail de rédaction.

Enfin pour finir, si un joueur souhaite découvrir, voir essayer tes instruments, que doit-il faire ? Où peut-il les essayer ?

Il peut venir à mon atelier, sur rendez-vous de préférence. Comme ça on prend le temps d’essayer et d’échanger.

On peut me trouver sur mon stand pendant les festivals : Didg2Didg, le Reve de l’Aborigène, l’Arbre Qui Marche, Tribalelek. J’indique sur mon site internet et page facebook les festivals où je me rends.
Et enfin, j’ai quelques instruments en dépôt chez Didgeridoo Passion.


Un grand merci David d’avoir bien voulu répondre à mes questions. Tes réponses devraient aidé les lecteurs à mieux te connaître ainsi que ton travail. Je te souhaite le meilleur dans tous tes projets didgeridoo-esques !

Quant à vous qui lisez ces lignes, n’hésitez pas à commenter et à poser d’autres questions dans les commentaires. Je suis sûr que David sera heureux de vous éclairer.

À propos de l'auteur

Gauthier Aubé

Salut ! Je m’appelle Gauthier Aubé et je suis passionné de didgeridoo. J’ai commencé à souffler à la fin de l’année 2001. Et avec le temps, la pratique du didgeridoo est devenu mon métier. Une vraie chance ! Depuis, j’ai sorti deux albums, écrit un livre pour apprendre à jouer et inventé le jeu de carte Wakatou pour créer ses propres rythmes au didgeridoo. Bonne lecture à tous !

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